Skyros, île des Sporades, est un bout du monde où les vieilles
femmes filent encore la laine, debout au coin de leur porte,
comme au temps des Parques. Dans cette île lointaine, très
inconnue, un événement est survenu. Les vieux Grecs, avec leurs
vastes pantalons bleus, leurs guêtres noires et leurs sandales
lacées ont vu arriver un monstre : le cinéma.
Pas n’importe quel cinéma: le plus moderne, le plus jeune,
le plus haletant. Jean-Daniel Pollet (28 ans) allait y tourner
“Une balle au coeur”, film de poursuites et d’aventures, avec
Sami Frey (27 ans) et Françoise Hardy (21 ans), le loup et
l’agneau. Deux regards profonds, attentifs, reflétant l’inquiétude
du monde des machines.

Pour les enfants grecs, cela a commencé par de grosses bêtes, des
projecteurs et de longs câbles qui s’installaient un peu partout,
dans le village accroché à la montagne et en bas, sur la plage en
forme de croissant, au milieu des filets de pêcheurs d’une
merveilleuse couleur absinthe.

Pour les acteurs français, ce fut d’abord l’Odyssée. Un long, long
voyage en autocar d’Athènes au premier port poussiéreux de
Trimi, puis le bac, puis le bateau où l’on charge les langoustes
vivantes emmaillotées dans de bizarres manteaux qui pourraient
rappeler ceux qu l’on met aux teckels. Enfin une arrivée dans
dans un autre port plus blanc, plus niché au flanc de la montagne
Limuria et encore un autocar pour traverser l’île. Un autocar
dont les portes tiennent avec des ficelles et dont la galerie croule
sous les paniers de poissons. L’autocar s’arrête à chaque instant
mais parvient malgré tout à ce fameux bout du monde, à Skyros.

C’est parce que Jean-Daniel Pollet voulait réaliser un grand
film, après le succès de son court-métrage “ Pourvu qu’on
ait l’ivresse”, qu’il se mit à parcourir les bords de la
Méditerranée, seul en voiture, pendant des mois.

Aujourd’hui, quand il installe sa caméra, sur la terrasse qui
surplombe le village, il sait déjà ce que sera le plan.
Ce qu’il ne sait pas encore , c’est comment jouera, marchera,
sourira Françoise Hardy. Après un petit rôle dans “Chateau
en Suède”, elle est pour la première fois la vedette d’un film.
Elle n’aime pas faire du cinéma. Elle dit qu’elle a un peu
l’impression de réciter comme à l’école mais qu’elle a accepté
de tourner “ Une balle au coeur” parce que Jean-Daniel c’est
un copain ,et pour elle, ce mot-là n’est pas vide de sens.



Entre deux scènes Françoise fait entendre ses
prochaines chansons aux élèves du gymnasium
de Skyros. ( Elle 10/06/65. Article: Françoise
Hardy joue les amoureuses en Grèce).

Dans le film elle sera un peu ce qu’elle est dans la vie. Secrète, inquiète, totale. Elle aimera le héros, Sami, petit
loup sicilien traqué par une maffia sans merci. Elle mourra pour lui au son d’une belle musique de Theodorakis.
( le musicien de Zorba le Grec).
Elle est un peu triste comme toujours, Françoise Hardy, allongée sur la plage. Elle attend le soir pour retrouver
sa guitare et alors là, elle n’arrive plus à s’endormir. Le lendemain, elle gémit parce qu’il faut se lever tôt, parce
que le soleil fait fondre le maquillage, et qu’elle n’aime pas le maquillage.